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nouvelle/1er épisode

28 Août 2007 , Rédigé par BRIGALE Publié dans #nouvelles

 

NOCES D'ECUME

1.

 

Le moteur de la Peugeot ronfle doucement. A travers le pare-brise, sur la coque noire de la nuit, les étoiles brillent comme des rangs de hublots. Appareillage. Une zone plus claire se profile à l’horizon, comme un dôme de verre aplati. J’ai baissé la vitre. Un filet d’air m’effleure la joue d’un doigt invisible et nonchalant. Le faisceau des phares éclaire des clôtures, des bornes kilométriques, des murs de fermes ou d’habitations isolées. Au delà on discerne des champs, des groupes d’arbres, la masse noirâtre des bois. La chaussée luit timidement, elle semble phosphorescente. Un grand silence. Ma fatigue de la soirée s’est envolée avec les dernières vapeurs de l’alcool. J’ai envie de rouler, de rouler sans m’arrêter. L’effet réparateur, hypnotique, de la conduite automobile.

Mata Hari est assise près de moi, vêtue d’une mince combinaison de soirée blanche qui la vêt à peine, serrant d’une main le châle noir jeté sur ses épaules. De l’autre, elle tient du bout des doigts une cigarette qui rougeoie.

Mata Hari : une blonde élancée aux cheveux courts qui a l’air de sortir tout droit des années vingt, ou d’une forêt nordique. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai décidé de l’appeler Mata Hari, quand je l’ai aperçue pour la première fois tout-à-l’heure. Avec sa voix rauque et ses yeux lointains, elle me fait penser à un personnage historique ou à une héroïne de légende : Mélusine, Lili Marlène, Mata Hari.

Elle m’a trouvé un nom : Corto Maltese. Malheureusement, je ne suis pas digne de le porter, car si j’apprécie beaucoup ce héros de bande dessinée dont j’ai dévoré les aventures aux quatre coins de la planète, je suis loin de posséder ses qualités. Pour commencer, je n’ai pour ainsi dire jamais voyagé… Mais peut-être le blazer bleu marine, le pantalon à pattes d’éléphant, le foulard bordeaux et la mine flegmatique que j’arbore ce soir favorisent-ils la ressemblance ?

Un virage prononcé. Les essieux grincent. Normal, ma Peugeot accuse le plus bel âge de la vie : vingt ans. Un panneau indicateur : Lay-Saint-Rémy. Des maisons se profilent, blocs de houille confus. Nous traversons le village, à peine éclairé, à cette heure.

La pensée de la tête de mes parents, quand demain ils s’apercevront de mon absence, a cessé de me préoccuper. Nous roulons dans la campagne endormie. La nuit est tiède et bleue et il est tout juste trois heures. Je suis bien. Dire que je pourrais être au lit. Je songe aux événements. Les choses sont vraiment imprévisibles.

J’ai terminé mes études au mois de mai. Ma licence de lettres, en poche, je me suis mis à chercher du travail. Nous sommes à la fin du mois de septembre, et je suis bien sûr au chômage : qu’espérer d’une licence de lettres par les temps qui courent ? En attendant, je prépare des concours : c’est du moins l’explication que je donne à mon entourage, quand on me demande comment j’occupe mon temps libre. En fait je rêvasse beaucoup : j’ai entrepris d’écrire un roman et commencé à rédiger quelques pages, assez laborieusement. Je regarde la télévision et lis un peu. Il va de soi que ces activités ne me satisfont qu’à moitié. Je m’ennuie à la maison, entre le frère et la sœur que je n’ai jamais eus, mon père toujours en déplacement, et ma mère qui n’a pas le temps…

Il me prend parfois la fantaisie, à la fin d’une journée morne comme un mercredi des Cendres, de sortir ma vieille 404 du garage pour une escapade nocturne à Nancy.

 

Je suis monté à Nancy hier soir. Après un repas dans une pizzeria de la rue Gambetta, j’ai échoué au "club 1900 ", une discothèque dont j’apprécie surtout les cocktails. C’est là que j’ai fait la connaissance de Mata Hari, peu avant minuit…

… Me revoici dans la discothèque, assis à l’écart devant mon verre de Vodka –Cointreau. Assommé par l’alcool, le bruit et le mouvement, cherchant vaguement des yeux quelqu’un pour danser, sans désir ni conviction, répétant machinalement des paroles de chansons ineptes en tapant du pied…

Piste et plafonds clignotants, lasers qui jaillissent et s’entrecroisent, silhouettes en délire, foule hurlante…

Musique, tempes en flammes qui planent, tambours qui cognent…Oubli.

Tout à-coup elle est debout devant moi, pareille à un geyser d’eau fraîche dans sa combinaison de soie. Un léger brouillard voile ses yeux gris vert. Ses lèvres roses esquissent un sourire… me sourient !

" Cherchez le garçon

Trouvez son nom… "

susurrent les amplificateurs.

Réagir, dire quelque chose. Je m’ébroue et ose :

     

  • Bonjour Mata Hari, comment ça va ?

     

     

  • Mata Hari ?

     

     

  • Oui, un nom qui vous va bien. Il est fait pour les filles dans votre genre, blondes et ténébreuses…

     

- Les danseuses et les belles espionnes, c’est ça ?

Je la fixe un bref instant, interdit.

- Si c’est vous qui le dites….

Les haut-parleurs se taisent. Un slow succède au groupe Taxi Girl.

     

  • On va danser? demande t’elle.

     

Je la suis sur la piste et l’enlace doucement. Quelques couples évoluent langoureusement autour de nous. Son corps frissonne entre mes bras. Elle est mince et flexible comme un jeune saule. Chaude et parfumée. Vivante. Nous nous laissons aller l’un contre l’autre. Au deuxième slow, nos bouches se joignent …

Puis nous nous retrouvons assis dans un coin à observer le public et les gesticulations des danseurs, sans parler. Elle se lève au bout d’un moment, et disparaît quelque part. Le temps me semble long. Je m’apprête à me lever pour partir à sa recherche lorsque j’aperçois son visage dans une glace : elle est derrière moi, petit sourire aux lèvres.

     

  • Un peu plus, je me levais pour partir à ta recherche…

     

     

  • Je te croyais moins inquiet de nature, Corto Maltese ?

     

     

  • … Corto Maltese ?

     

     

  • C’est le nom d’un marin un peu anarchiste…Tu ne connais pas ?

     

     

  • Corto Maltese ! Ah ! Ah ! Elle est bien bonne !… Ca ne fait rien, va pour Corto Maltese !

     

Les spotligths s’allument et s’éteignent, s’allument et s’éteignent. Les cloches de " Hell’s bells " résonnent dans l’air, préludant un hard rock déchaîné. Verres et bouteilles vibrent sur les tables et le comptoir du bar: je vais les voir se fendiller et s’émietter… Sortir, rouler dans la nuit, loin… j’ai soudain envie de sortir et de rouler dans la nuit. Avec Mata Hari. Je me tourne vers elle :

  • Allons-nous en. Viens avec moi.
  • Aller où ?
  • Je ne sais pas… jusqu’à la mer par exemple… c’est ça ! jusqu’à la mer !
  • Tu es cinglé.
  • Toi aussi.

Ses vastes prunelles m’examinent. Est-ce que je raconte des histoires ?

  • Eh  bien ! d’accord. Partons.

Nous avons quitté Nancy aussitôt.

2

 

Nous traversons Compiègne : des rues désertes, éclairées de loin en loin par des lampadaires qui diffusent une lumière orange ou blanc violet.

Le nez collé à la vitre latérale, Mata Hari regarde se succéder les édifices. Quel âge peut-elle avoir ? Seize, dix-huit, vingt ans ?

Je connais mal la route. J’ai vaguement conscience de me trouver au-dessus de Paris, et de me diriger sur Rouen. C’est amplement suffisant : je ne pense pas avoir commis de grosses erreurs de parcours depuis notre départ. Et puis, savons-nous où nous allons ? C’est vaste, la mer. Elle est devant, et nous avons le temps. Nous y arriverons forcément.

     

  • Il faudra que nous achetions une carte en prenant de l’essence, fais-je pour dire quelque chose.

     

J’allume la radio. C’est le flash d’informations de cinq heures.

" Attentat à Milan…

deux militaires tués à Belfast…

conflit israélo-arabe… "

énonce la voix du speaker.

Nous roulons dans la campagne endormie. Des arbres surgissent dans le faisceau des phares, la nuit les engloutit dans notre sillage. Une pancarte : Beauvais, soixante treize kilomètres. Un filet d’air me chatouille le cou et le menton, une odeur d’humus et de chèvrefeuille m’assaille les narines. Je l’aspire avec délices.

" la situation économique devient critique…

a l’occasion de la venue du Premier ministre, importante manifestation à Grenoble… "

continue la voix du speaker.

Nous roulons vers la Normandie et la mer. Ça et là brillent des feux à l’horizon, des haies nous frôlent dans l’ombre, des hameaux viennent à notre rencontre et s’écartent précipitamment devant nous.

Là-bas, la voix du speaker poursuit sa litanie ; on l’entend de plus en plus mal.

… Turquie … catastrophe ferrov…

Nous filons dans nuit.

… morts, sans-abri…

Nous filons loin des crises, des cadavres et des bruits de guerre. Nous avons un seul but : la mer.

On ne perçoit plus la voix du speaker. Mata Hari m’offre sa cigarette. Je lui souffle la fumée au visage. Ses épaules s’agitent, un tremblement convulsif les anime, sa tête part en arrière, sa bouche s’ouvre : elle rit, elle rit à gorge déployée… Ah ! Ah ! c’est trop drôle. Pendant qu’ils passent leur temps à se battre à coups de chiffres, de graphiques, de rafales de mitraillette, nous on va faire trempette dans l’océan ! pratiquement sans argent et sans papiers. Habillés comme des acteurs, déguisés. Ne sachant rien l’un de l’autre. N’ayant prévenu personne. Emerveillés de notre audace – ou de notre bêtise. Ah ! Ah ! Ah ! Amusez-vous bien, messieurs les soldats, les intellectuels et les politiciens. Nous, nous n’avons pas de cause à défendre, pas d’emploi, pas d’intérêts à préserve, pas d’avenir et pas d’idéal.

Nous croyons en des choses mortes : l’amour, le vent, le soleil, le rire, un éternel présent. Quoi d’autre ?

Je soupire en pensant à mes parents. Pauvres parents. Je ne vous ai même pas avertis, je vais vous faire de la peine. Mais vous ne serez pas malheureux : vous avez une grande maison, des amis, des tas de choses à réaliser et à prévoir. Je ne vous manquerai pas beaucoup.

Si encore il n’y avait pas Mata Hari …

Mais maintenant il y a Mata Hari, c’est différent.

J’ai un nouveau nom qu’elle m’a donné, Corto Maltese, et il va falloir m’en montrer digne. Ce ne devrait pas être trop difficile : depuis qu’elle est là je me sens confiant et sûr de moi, capable de tout

Et puis il me faut percer le mystère de cette fille, résoudre différentes énigmes à son sujet. Et d’abord celle-ci : pourquoi ce revolver qu’elle a dans son sac, que j’ai aperçu tout à l’heure quand elle a sorti ses cigarettes ? Un petit objet brillant avec une crosse de nacre et un barillet.

     

  • Il a six coups, a-t-elle précisé en surprenant mon regard. Smith et Wesson.

     

 

3

 

Il est sept heures un quart et la Champagne est derrière nous. La nuit aussi.

Nous allons entrer dans Rouen. Rouen, ville d’art et d’histoire comme disent les dépliants. Jeanne d’Arc environnée de flammes, les yeux au ciel, éperdue et résignée … Des souvenirs affluent, des impressions. J’ai visité Rouen, il y a longtemps. Je vais montrer la ville à Mata Hari.

Des nuages poussent en grappes au-dessus de nos têtes dans le jour blême. Nous escaladons des toboggans, franchissons des ponts, filons sous des tunnels en direction du centre.

Hier à la même heure, j’étais allongé dans un lit quatre cents kilomètres plus à l’est, m’apprêtant à tourner en rond dans une chambre en désordre, entre des magazines, des manuels de droit, des objets de style et des pochettes de disque… Comme c’est loin !.

J’attrape mon image dans le rétroviseur. Des poils sombres couvrent mes joues et mon menton. " tu devrais te raser, tu as une tête de mauvais garçon ", ne manquerait pas de me faire remarquer ma mère. Bah, pas besoin de rasoir . Pas besoin de serviettes 100% coton, de gants de toilette à fleurs, de draps blancs et de lit Louis Philippe ! j’ai dans la voiture une couverture de laine, un imperméable et des chiffons propres. On se débrouillera pour dormir et se laver. Rien de tel qu’une baignade en mer.

Et puis ma "tête de mauvais garçon ", comme dirait ma mère, je constate qu’elle ressemble de plus en plus à celle de Corto Maltese. Alors…

*

Nous avons trouvé une place aux abords de la gare. Il est huit heures et les rues s’animent. Nous descendons une artère en direction de la Seine. Le ciel est dégagé, l’air vivifiant, la journée s’annonce belle. Les grilles de la plupart des magasins sont encore baissées et nous traînons, louchant sur les vitrines des boulangeries.

     

  • Si on allait manger quelque chose et boire un café ? demande Mata Hari.

     

     

  • Bonne idée ! Moi aussi j’ai un creux…

     

Il me reste en poche quelques billets de cent francs, plus de la monnaie. Une fois que nous serons passés à la pompe, il n’y aura plus grand-chose. Mon amie a sans doute aussi un peu d’argent. On verra.

Des passants nous dévisagent. Avec nos vêtements de soirée plus très frais, nos chaussures maculées, nous devons former un drôle de couple. Je m’amuse de ces mines perplexes, secrètement désapprobatrices.

On aperçoit la flèche dentelée de la cathédrale au-dessus d’un pâté de maisons, à deux pas. Avant de nous y rendre, nous entrons dans un bar.

Une salle toute en longueur, avec au mur des calendriers, des cartes postales et des gravures représentant des monuments ou des paysages du cru. Nous nous asseyons au fond, près du juke box. Trois ou quatre clients consomment en silence au comptoir, écoutant la radio ou lisant le journal. Nous commandons du café, du thé et des croissants.

J’aime l’ambiance des bars au petit matin, conséquence d’une mauvaise habitude prise en fac. La serveuse, une blonde d’âge mûr, nous sert en nous enveloppant d’un regard tendre et complice, presque maternel ; j’y décèle néanmoins une trace de nostalgie. Mata Hari et moi, nous mangeons les yeux dans les yeux, et ils rayonnent… Nous sommes amoureux ; comment ne nous envierait-elle pas un peu ?

 

Nous nous sommes levés pour choisir un disque.

     

  • Tu aimes Julien Clerc ? me demande-t-elle.

     

     

  • Bien sûr que oui !

     

Elle s’appuie à mon épaule et nous restons là sans bouger, à écouter contre le juke-box la belle voix vibrante, cassée et grave, du chanteur :

" pour toi

pour toi…

pour toi la feuille d’oranger

pour toi la rosée – gelée…

pour toi

Pour toi… "

 

Dans le centre historique, nous avons vu les habitations des vieux quartiers, découvert des détails émouvants ou pittoresques. En passant sous une arcade ouvragée flanquée par un beffroi, Mata Hari a jeté une de ses bagues dans une fontaine. " Elle me faisait mal", a-t-elle fourni comme explication.

Nous avons déambulé parmi des tour-lanterne, des portails ciselés, des échoppes à colombage, remarqué ici et là une statue, une enseigne de fer forgé, une fenêtre à croisillons, admiré le chaos de toits hérissés de pinacles et de clochetons, noté des noms de rues : rue des Bonnetiers, cour des Libraires, portail de la Calende.

La cathédrale a jailli du sol devant nous dans un flamboiement gris, étonnante de puissance et de légèreté ; j’ai eu l’impression d’être aplati comme une crêpe, puis lancé en l’air et retourné… Nous avons fait un tour à l’intérieur. Une pancarte nous a signalé le tombeau des cardinaux d’Amboise ; nous avons admiré au passage les dentelles de pierre d’un escalier, des chapelles et plusieurs vitraux.

En remontant vers la gare, nous avons longé le palais de justice,

un miracle d’ardoise et de pierre dont la beauté m’a coupé le souffle. Un monde féérique de tours, de clochetons et de gargouilles, une sorte de Taj-Mahal gothique, ai-je pensé en le contournant.

Puis nous avons aperçu les murs, grêlés comme la surface de la lune par une multitude de trous noirs et de petits cratères.

     

  • Qu’est-ce que c’est ? a demandé Mata Hari.

     

     

  • Des blessures…

     

     

  • Des blessures ?

     

     

  • Oui, Rouen a été bombardée pendant la guerre. Eclats de bombes et impacts de balles.

     

     

  • Les Allemands ?

     

     

  • Pas seulement, les Anglais et les Américains aussi. Tous, la guerre…

     

     

  • C’est moche….

     

Je me souviens maintenant. Je suis venu ici avec mon grand-père quand j’avais dix ans. Je lui avais posé la même question, intrigué par ces traces incompréhensibles, consternantes. " C’est la Guerre " avait répondu mon grand-père.

Nous avons rejoint la voiture sans un mot.

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