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UNE HISTOIRE DE GUERRE FONDéE SUR DES FAITS RéELS

17 Janvier 2009 Publié dans #nouvelles



 
Cette nouvelle, primée en 1999 (concours Gaston Welter de la ville de Talange), m'a rapporté dans les 200 € à l'époque.
Basée sur des faits authentiques confirmés par des journalistes, elle a pour cadre la guerre Iran-Irak de 1981-1982 et montre comment, à l'aide d'un truc simple, on peut envoyer plus facilement des enfants-soldats à la mort...   

CLES POUR DES ENFANTS PERDUS

 

Ici c’est l’enfer, mais je vais bientôt aller au paradis. C’est le commandant Hassad lui-même qui nous l’a dit le jour de notre arrivée au bataillon, à nous, les enfants perdus. Un grand commandant, le commandant Hassad, notre commandant. Avec les “grands frères” de 18 ou 19 ans, les hommes de l’âge de mon père ( à peu près 35) et les vieux de 40, cela fait beaucoup de soldats, énormément de soldats, même avec les pertes qu’on a subies. Un gros bataillon, j’appartiens à un gros bataillon, le 11ème de ligne, alors, le commandant Hassad, il ne peut pas se tromper, il a forcément raison.: j’irai bientôt au paradis, peut-être demain, ou cette nuit.

Là-haut, je reverrai les autres, Ali, Ahmed, “big” Mouloud, mes copains qui y sont déjà... Ils sont là-haut, puisqu’ils sont morts au combat, en ouvrant la voie d’un pont, d’une piste ou d’un défilé à nos grands frères et vaillants anciens, qui constituent l’essentiel des troupes du bataillon ; le Coran d’Allah le dit bien : ceux qui perdent la vie en combattant pour lui vont tout droit au Ciel, direct. Et puis aussi, heureusement, ils avaient sur eux la clé remise par le commandant Hassad, celle cinq fois bénie par un Imam. Moi aussi j’en ai une suspendue au cou ; on en a tous une, nous les gamins affectés dans les sections de déminage, les enfants perdus...

Parfois, la nuit dans la montagne, pendant qu’on marche et qu’il neige, et même en plein jour, dans les abris au fond des tranchées, ou encore près de la roulante, en prenant la soupe, j’entends la voix d’Amzah résonner dans ma tête, ou celle d’Ahmed ou du petit Ali. Ils m’appellent. Quand on attaque ou qu’on se fait attaquer, ils sont obligés de crier pour couvrir le crépitement des armes automatiques et les explosions des obus de mortier. Elles me crient toutes un peu la même chose, leurs voix ; malgré le boucan, je les entends distinctement, elles sont aiguës et moqueuses : “Hé Benjam! Benjam! qu’est ce que tu fous encore en bas? Grouilles toi de venir. Ici y’a tout ce qui faut : du soleil et des bassins de marbre pour se baigner, des tas de trucs incroyables à manger ; on boit du vin et on dort toute la journée avec des femmes, des vraies femmes, pas des gamines toutes plates qu’ont pas de fesses... Tu te rends compte! “ Quand ils hurlent ces trucs là, je mets mes mains sur mes oreilles et je me roule en boule dans un fossé, un trou d’eau ou un coin de tranchée, jusqu’à ce qu’ils se taisent, que ça cesse... Ca fait trop mal de les entendre, plus mal que le bruit des balles qui sifflent et des roquettes qui éclatent autour... Parce que je me rappelles avant la guerre, la grande ville blanche à côté du désert, chez moi ; on allait à l’école... Je repense à Samirah, notre maîtresse... Je la vois s’approcher de moi avec un livre en souriant, avec ses longs cheveux répandus sur ses épaules, sa peau de miel, ses grands yeux noirs pleins d’étoiles brillantes... A cette époque là, avant la guerre, on pouvait voir et regarder les femmes comme on voulait : elles étaient pas obligées de mettre un horrible voile... Pour moi il a ce visage là, le paradis : des femmes sans voile sur la tête, et même sans vêtements, toutes nues, qui ressemblent à la maîtresse d’école qu’on avait, Samirah.

Oui, quand ils m’appellent et me parlent de tout ça, à mon tour j’ai envie de crier ; j’ai envie de leur crier de se taire et d’aller se faire foutre, de me laisser tranquille ici, sur terre. La vraie torture, le supplice, c’est leurs voix qui m’appellent et me font souvenir de la ville blanche, de l’école, de Samirah, là-bas au loin...

Pourtant ici, c’est sale et c’est moche, c’est l’enfer. Les blessés qui râlent et les prisonniers qu’on tabasse. Les hélicoptères qui surgissent comme des frelons géants pour répandre le feu sur nos positions. Les éclairs des poignards et des baÏonnettes dans la nuit des tranchées. Les meutes de chiens errants qui rôdent dans les ruines des villages abandonnés. Le sang. La peur. La mort.

Depuis des mois, j’habite l’enfer. J’ai treize ans et je suis soldat au 11ème de ligne. Je fais la guerre. La grande guerre sainte contre nos voisins Argaks et Sirdaqs, les ennemis de Dieu et du Prophète. Des chiens galeux, comme les appellent le commandant Hassad et les officiers. Des porcs, comme disent de leur côté les sous-offs, les aînés et les grands frères.

Moi je ne sais pas.

Les deux que j’ai tués et que j’ai vu mourir avaient la même tête que nous, les Drizes, et pratiquement le même uniforme crasseux ; dans leurs yeux... Mais j’suis plus trop sûr ; le sergent Kiraz nous avait fait boire du sarak avant l’attaque, sans doute je me trompe. On peut pas être des chiens galeux comme les Argaks et les Sirdaqs, nous les Drizes.

On est les seuls vrais combattants de Dieu et du Prophète, les remparts authentiques de l’Islam, aime répéter le commandant Hassad.

On va gagner la guerre, c’est sûr.

Mais on peut pas gagner comme ça, sans rien faire. Dans une guerre, y’a toujours des morts et des tués ; c’est pour ça que nous les mômes, on doit aider aussi. On est trop petits pour porter les mitrailleuses et les lance-roquettes, on court pas encore assez vite, mais on est agiles, on se faufile partout ; passer par terre les “poêles à frire” (c’est les détecteurs) dans les endroits où peuvent pas rouler les gros engins chasse-mines, par exemple les pistes, les passes, les défilés, les sentiers de montagne, ou les ponts, nous on peut. C’est pas lourd une poêle, ça fait bip bip et, quand elle est pile au dessus de la mine, ça clignote comme un sapin de Noël chez les Américains! Sans compter l’importance : sans nous, les tanks et les vieux ne pourraient pas passer, on leur ouvre la voie de la victoire! Enfin, quand on le fait, on a bu un peu de sarak, juste ce qu’il faut pour aiguiser les sens, voir sous la terre...

On n’a pas peur parce qu’à ce moment là, nous les enfants perdus, les petits démineurs, on est juste en face des portes du paradis. Derrière, on reconnait les voix aiguës des copains, on entend les rires des houris qui tintent comme du cristal... On sait qu’on va pouvoir ouvrir la porte, parce qu’on a pendue autour du cou la clé dorée que nous a donnée le commandant Hassad à notre arrivée au bataillon : la clé des braves et du paradis.

 

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andrée 20/01/2009 20:42

une très belle soirée ...bises

olivier 20/01/2009 19:09

A l'attention de Pascal DjemaaMerci pour votre visite qui m'honore. Je suis passé sur votre blog et y retournerai plus longuement.OBG

Djemaa Pascal 19/01/2009 23:01

 Bonne soirée et à bientôt sur mon blog! Pascal.